Par AXEL CAPRON de Sports.fr
Vous n'avez rien suivi (ou perdu le fil en
route) de l'interminable conflit juridico-sportif
qui, depuis juillet 2007 et la deuxième
victoire d'Alinghi sur la Coupe de l'America,
oppose le «Defender» à son
challenger américain, BMW Oracle ? Pourquoi
la Coupe de l'America se dispute en février
2010 à Valence sur multicoque ? De quoi
sera fait l'avenir ? Voici sept clés
pour mieux comprendre la 33e édition
prévue du lundi 8 au vendredi 12 février.
Pourquoi
un duel sur multicoque ?
Pour
comprendre comment on est passé en moins
de trois ans d'un format classique, avec une Coupe
Louis Vuitton opposant sur de lourds monocoques
plusieurs challengers dont le vainqueur gagne
ensuite le droit de défier le «Defender»,
c'est-à-dire le tenant, à un duel
sur multicoque, il faut, selon Jimmy Pahun, notre
consultant sur les deux précédentes
éditions, "remonter à deux
heures après la dernière régate
de 2007 avec ce protocole signé entre Alinghi
et le défi espagnol. Alinghi a été
très léger sur le coup." Sitôt
dans la poche sa deuxième victoire de rang
face à Team New Zealand, qu'il était
allé déposséder de l'Aiguière
d'argent quatre ans plus tôt à Auckland,
le défi suisse, comme le veut la tradition,
signe en effet un Protocole avec un «challenger
of record» (premier challenger à
le défier en vue de l'édition suivante)
soigneusement choisi par ses soins, document dans
lequel sont édictées les principales
règles de la 33e Coupe. Problème:
ce Protocole contient des règles outrageusement
favorables à Alinghi (qui s'octroie notamment
le droit de participer à la Coupe Louis
Vuitton), d'où la riposte américaine.
Organisateur de la Coupe Louis Vuitton (le groupe
de luxe annonce alors son retrait, accusant les
Suisses de dénaturer l'esprit de la Coupe),
Bruno Troublé explique: "Les Suisses
ont pondu un règlement qui était
totalement léonin, totalement inique, et
il y a un Américain, un peu comme un sheriff,
qui a voulu mettre de l'ordre et qui s'est dressé
devant eux. Après, ça a dégénéré
totalement."
Effectivement,
non content de saisir la justice new-yorkaise,
en contestant la représentativité
du défi espagnol en tant que challenger
of record (la Cour suprême de l'Etat de
New York est compétente pour les litiges
liés au Deed of Gift, sorte d'antique constitution
de l'épreuve, rédigée en
1852, révisée en 1887), BMW Oracle
défie à son tour les Suisses en
tant que challenger of record sous forme d'un
duel sur multicoque de 90 pieds (27,43 mètres).
Dès lors, les procédures, noms d'oiseaux
et phrases assassines se succèdent, avec
en toile de fond une bataille d'egos surdimensionnés
et d'opposition de style entre deux milliardaires,
le très «bling-bling» Larry
Ellison côté US, le policé
Ernesto Bertarelli côté helvète.
Ce sont finalement les Américains, qui
ont entre-temps embauché Russell Coutts,
triple vainqueur de la Coupe de l'America dont
une fois en tant que skipper d'Alinghi... dont
il a été remercié dans la
foulée (!), qui obtiennent gain de cause
puisque la justice annule la représentativité
du défi espagnol, ordonnant de facto que
le duel ait lieu sur multicoque.
Pourquoi
février 2010 et pourquoi Valence ?
Lancées dans un conflit juridique sans
merci, les deux parties ont bien tenté
de se rabibocher, notamment à l'automne
2008 au cours duquel, sous la pression des autres
défis, contraints de «vivoter»
(certains ont mis les clés sous la porte
depuis) en attendant l'issue judiciaire, elles
furent proches d'enterrer la hache de guerre.
Mais de rendez-vous manqués en petites
vexations, la bataille est repartie de plus belle
et, au lendemain de la décision donnant
raison à Oracle en avril 2009 et imposant
un duel sur multicoque, chaque détail du
Match a donné lieu à litige. C'est
d'abord la date qui a été une nouvelle
source de dispute, Oracle l'emportant encore en
obtenant février 2010, alors que les Suisses
voulaient mai ou au début de l'été.
Puis le lieu ! Alinghi annonce en août 2009
avoir opté pour le site émirati
de Ras-Al-Khaimah, choix de nouveau contesté
par la partie adverse et retoqué par la
Cour suprême de l'Etat de New York mi-décembre
2009, d'où un retour à Valence,
«plus petit dénominateur commun»
entre les deux défis, et un nouveau déménagement
pour Alinghi qui avait commencé à
s'entraîner aux Emirats.
Quelles
forces en présence ?
"Sportivement,
cette Coupe ne restera pas dans les mémoires,
par contre technologiquement, ce sera un truc
étonnant." Membre d'Alinghi depuis
deux ans, le navigateur français Alain
Gautier, vainqueur du Vendée Globe 1992-93,
résume bien les enjeux de cette 33e Coupe:
si l'intérêt sportif est très
limité, voire nul, difficile de ne pas
être fasciné par le spectacle des
deux bateaux sortis des Design Teams des deux
défis, à grand renfort de matière
grise française, puisque BMW Oracle s'est
adjoint les services du cabinet VPLP (qui a notamment
dessiné Groupama 3 et Banque Populaire
V), Alinghi ceux du tandem Nigel Irens-Benoît
Cabaret, à qui l'on doit les récents
Sodeb'O et Idec. A l'arrivée, les choix
effectués sont assez radicalement différents,
avec d'un côté, un catamaran suisse
dessiné pour le petit temps (6-12 noeuds),
de l'autre un trimaran américain impressionnant,
avec son mât de 57 mètres en forme
d'aile d'avion, qui fait dire à Jimmy Pahun:
"C'est génial pour la technologie
de demain, ça servira pour des raisons
bien plus pratiques que ça ne sert aujourd'hui.
Des mâts-ailes comme celui d'Oracle, il
y en aura sur des bateaux de commerce ou de transports
de passagers dans trente ans, ça, c'est
absolument génial. La régate, c'est
presque secondaire."
Pour
mener les deux bateaux, des équipages rompus
aux joutes de la Coupe de l'America, qui, depuis
maintenant plus de deux ans, ont eu le droit à
une formation accélérée au
multicoque assurée, là encore, par
les spécialistes français du genre:
Franck Cammas a ainsi longtemps collaboré
avec Russell Coutts et Oracle, qui sera barré
par le prodige australien James Spithill (avec
à ses côtés Larry Ellison
et Russell Coutts), tandis qu'Alain Gautier, Franck
Proffit puis Loïck Peyron ont intégré
le Team Alinghi qui a également eu pour
sparring-partner le Banque Populaire IV de Pascal
Bidégorry. Mais c'est Ernesto Bertarelli
en personne qui barrera Alinghi 5 lundi, avec
à ses côtés le fidèle
Brad Butterworth, ex-second de... Russell Coutts.
Quel
format ?
Ce Match de l'America's Cup ou DoG Match (Deed
of Gift Match) se disputera en principe du 8 au
12 février à Valence, le vainqueur
étant le premier à remporter deux
régates. La première, prévue
le lundi 8 à 10h06 (les Américains
ont tenté, en vain, de faire débuter
les manches plus tard !), constituera en un aller
retour de 40 milles (deux bords de 20 milles),
le premier face au vent, ce qui implique du près
(donc du louvoyage), le second au plein vent arrière
(donc avec des empannages, un bateau ne pouvant
naviguer totalement dans l'axe du vent). La deuxième
manche, qui aura lieu le mercredi 10 à
10h06, se disputera sur un triangle équilatéral
avec trois bords de 13 milles, le premier au près,
les deux autres à 120 degrés du
vent. Si les deux parties sont à égalité
après ces deux manches initiales, elles
se départageront sur une troisième,
fixée au vendredi 12, 10h06, sur un format
similaire à la première. Bien entendu,
si les conditions météo sont trop
faibles ou au contraire trop musclées,
les régates ne seront pas lancées
ou interrompues et donc remises à la semaine
suivante.
Les
pronostics ?
Pour de nombreux observateurs, le Defender a une
longueur d'avance sur son rival. Même s'il
plaide pour sa paroisse, Alain Gautier estime
ainsi: "On a plus navigué qu'eux sur
les six derniers mois. Leur aile est une belle
aventure mais leur a fait perdre du temps. Paradoxalement,
s'ils étaient à l'eau avant nous,
ce projet les a fait aller dans une direction
un peu juste en terme de timing. Donc de ce qu'on
a vu à Valence, on a l'air d'être
un peu plus prêts qu'eux." Même
son de cloche chez Bruno Troublé: "Je
pense que le catamaran va gagner à coup
sûr si le vent est inférieur à
8 noeuds, l'Américain a des chances d'être
compétitif si le vent est fort, mais dans
ce cas, il a aussi des chances de casser. Donc,
a priori, les Suisses ont deux chances sur trois
de gagner, au moins."
La
justice peut-elle encore intervenir ?
Malheureusement oui ! Car si le duel aura bien
lieu, des litiges restent en suspens devant la
Cour suprême de l'Etat de New York qui a
annoncé fin janvier qu'elle ne pourrait
pas trancher à temps. Oracle accuse en
effet Alinghi d'utiliser des voiles fabriquées
aux Etats-Unis, ce qui est contraire à
la règle «constructed-in-country»
qui impose aux défis de naviguer avec des
bateaux construits dans le pays de rattachement
de leur yacht-club. Pour sa défense, la
Société Nautique de Genève
a d'abord affirmé que ses voiles ont été
fabriquées en Suisse, avant de plaider
que la règle ne s'applique pas aux voiles,
puis contre-attaquer en estimant que le bateau
américain était "de conception
française" car dessiné par
le cabinet VPLP ! Autant dire que les Américains
pourraient une nouvelle fois obtenir gain de cause
à New York, même si Bruno Troublé,
qui estime que "pour les Suisses, aller à
la Cour de New York contre les Américains,
c'est comme d'aller se plaindre de sa femme auprès
de sa belle-mère", imagine un scénario
différent: "Si les Américains
perdent de façon brutale et humiliante,
je ne pense pas qu'ils oseront retourner au tribunal.
Par contre, si c'est serré, c'est possible."
Et
après ?
L'issue de ce duel, si elle peut toujours être
remise en cause par une décision de justice,
conditionnera en grande partie l'avenir de la
Coupe. Alinghi vainqueur, c'est sans doute encore
sur plusieurs coques que se dessineront les futures
éditions, ce qui ne satisfera pas forcément
les défis en stand-by, notamment anglo-saxons,
peu portés sur le multicoque. "Ernesto
a l'air décidé de vouloir continuer
sur multicoque sur la Coupe de l'America, mais
est-ce qu'il trouvera des concurrents que ça
intéresse ? On verra, car le monde anglo-saxon
est hélas conservateur, voire très
conservateur...", commente Alain Gautier.
De son côté, Oracle a fait part de
son intention de revenir, en cas de victoire,
à un format classique avec plusieurs défis
s'opposant lors d'éliminatoires (dans ce
cas Louis Vuitton se tient prêt à
ressusciter la Coupe du même nom) puis un
Match de la Coupe de l'America. Pour les gardiens
de la tradition et les nombreux passionnés
de la Coupe, qui restent malgré tout nombreux,
c'est le scénario idéal. "Je
me souviens combien la dernière Coupe de
l'America était passionnante. On n'arrivera
jamais sur multicoque à avoir une Coupe
aussi passionnante qu'on l'a eue sur monocoque",
défend ainsi Jimmy Pahun. Epilogue le 12
février ?